
En France, en 2024, la santé et l'action sociale, c'est 1,24 million de salarié·es, sans compter les bénévoles et les aidants. Derrière ce chiffre, une foule de métiers que l'on cite rarement et que l'on connaît mal : assistante de service social, éducateur spécialisé, animatrice socio-éducative, dame de service. C'est à elles et eux que le podcast « Bravo pour ce que vous faites » donne le micro.
Le principe est simple et précieux : à chaque épisode, une personne raconte son métier de l'intérieur, son parcours, son quotidien, et ces situations marquantes qui font le sel et le poids de l'accompagnement, souvent auprès de publics en grande précarité.
La rédaction a rencontré l'équipe qui produit ce podcast, pour comprendre d'où vient ce projet, et ce que change le simple fait de leur dire, enfin : bravo.
Nous sommes des personnes rassemblées autour d’un projet un peu farfelu : celui de rendre plus visible les réalités de celles et ceux qui travaillent dans le médico-social. Et au travers leurs témoignages de montrer certaines des réalités de notre société.
« Bravo pour ce que vous faites » propose à nos auditeur.ices d’assister à un échange avec des personnes qui travaillent dans le médico-social. A chaque épisode, on y aborde le parcours qui les a amenés à travailler dans ce champ, puis une situation clinique rencontrée dans le cadre de leur métier.
Le ton se veut à la fois sérieux et léger. Sérieux car il est question de situations difficiles et de posture professionnelle. Léger car c’est comme si on parlait autour d’un café de nos petites affaires, comme si on rentrait du travail et qu’on parlait de notre journée entre ami.es qui se comprennent.
J’ai commencé à parler d’une idée qui me travaillait depuis un certain temps. J’ai eu la chance d’être soutenue et encouragée. C’est un projet collectif qui rassemble des compétences multiples : celles d’Agathe, de Marjorie, d’Isaiah, de Victor et de toutes les personnes qui nous ont donné du temps, leur confiance et leur témoignage, sans oublier toutes celles qui nous ont écouté et fait des retours.
C’est exactement tout cela à la fois !
Cette phrase, “Bravo pour ce que vous faites” parle aux professionnel.les, et elle touche à plusieurs niveaux. On l’a tou.tes déjà entendue, par nos proches, des connaissances qui nous demandent ce qu’on fait dans la vie, par un.e officiel.le en visite dans les services ou dans les médias.
Cette phrase nous fait plaisir si elle est dite sincèrement par des personnes qui nous ont écoutées. Elle peut aussi nous agacer si on entend “merci circuler je ne veux pas vraiment savoir ce que vous vivez”. C’est dans ce sens que « Bravo ! » peut aussi avoir une lecture à un autre degré, plus sarcastique et pinçant. Ce Bravo est une réponse toute faite et bien emballée qui est servie dans certains contextes sociaux, comme pour maintenir les réalités à distance, comme une façon de garder des œillères et de ne pas se sentir concerné.e par le sujet.
Imaginez que vous travaillez dans un dispositif du médico social, et que vous avez eu une journée de travail particulièrement éprouvante. Imaginez que vous avez tenté de gérer une situation difficile avec des collègues qui sont dans le même état que vous. Nous sommes nombreux.ses à ressentir le besoin d’un espace de transition, que ce soit marcher un peu ensemble avant de rentrer, aller boire un verre si on a le temps. Tellement de choses précieuses se disent dans ces moments là. Des choses qui témoignent de la porosité entre nos identités professionnelles et personnelles, où s’expriment des émotions fortes et des choses qu’on ne peut pas dire ailleurs. Ces moments sont particulièrement importants et émouvants car c’est là qu’on parle de ce que le travail fait à nos intimités. C’est aussi dans ces temps suspendus que nous pouvons parler de dilemmes éthiques, de nos analyses socio-politiques et de tout un tas de choses qu’on ne retrouve pas dans la littérature scientifique et qu’on peine parfois à partager avec les personnes en dehors de notre champ professionnel.
J’ai eu envie de rendre hommage à ces moments-là, à mes collègues, au travail que nous faisons, et aux personnes que nous accompagnons. J’ai eu envie, besoin même d’inscrire quelque part ce qui fait la profondeur et la beauté de nos professions.
Il y a aussi quelque chose de l’ordre du plaidoyer dans ce projet qui cherche à témoigner de la complexité de nos métiers et de leurs dimensions éthique et politique.
Ce chiffre m’évoque la pointe d’un iceberg. Pour toutes les personnes qui sont officiellement salariées, combien ne le sont pas tout en effectuant des pratiques de soin essentielles ? Surtout quand on sait que la majorité de ces salarié.es sont des femmes plus précaires que la population générale. Ce chiffre semble rendre compte de la nécessité de ces fonctions. Et il m’évoque aussi une question : qu’est-ce qui fait que notre système dévalorise des pratiques pourtant si essentielles ?
De la naissance à la mort, on a tou.tes eu besoin des personnes qui exercent ces métiers au cours de notre vie. Pourtant ces personnes sont peu visibles et reconnues. Cette invisibilité est à la fois un manque de reconnaissance et une volonté de ne pas penser à la souffrance, l’exclusion, la folie, la maladie, la dépendance, et la mort.
J’ai choisi de parler du médico-social parce que c’est mon champ professionnel et que j’ai eu besoin de tester quelque chose de nouveau pour moi pour y réfléchir et mieux comprendre le milieu dans lequel j’exerce.
Si par soin au sens strict vous faites référence au corps médical et la blouse blanche, mon avis est qu’on oublie trop souvent qu’il n’est qu’un organe parmi d’autres organes essentiels au bon fonctionnement d’une personne dans sa globalité. Le médical fait partie du médico-social et devrait se penser comme tel pour des raisons éthiques, pratiques et statistiques. Les inégalités en santé, qui ont des conséquences médicales bien concrètes et dramatiques, ne peuvent pas se penser sans la dimension sociale de l’accès aux soins.
Le médical est peut-être la dimension la plus spectaculaire d’un travail ordinaire rendu invisible et silencieux. Ce qui pose une question importante : qu’est-ce qu’on considère comme étant du soin ?
Je ne comprends sincèrement pas pourquoi les médias ne s’intéressent pas plus au monde médico-social. Pour moi, ce domaine est la pierre angulaire de la compréhension du monde et du fonctionnement de notre société.
Il y a un biais de sélection important des personnes invitées: je les ai toutes rencontrées dans un contexte professionnel, nous avons travaillé ensemble, et nous avons passé du temps à réfléchir ensemble à nos métiers et ce qu’il nous fait.
Nous exerçons tout.es nos métiers au sein d’équipes pluridisciplinaires. Cette première saison tente de rendre compte de cela : tous ces métiers, aussi divers dans leurs formations, leurs techniques et leurs fonctions, se rassemblent autour des personnes que nous accompagnons. Une personne n’est jamais que malade ou que endettée, ou que en souffrance psychique. Toutes ces dimensions s’entremêlent. Soigner en prenant en compte cet entremêlement nécessite de faire équipe et de croiser nos regards respectifs.
C’est quelque chose de particulièrement important pour nous. L’enjeu est de placer au centre de nos échanges la notion de respect et de dignité. Les personnes qui témoignent incarnent au quotidien, à travers leur travail, ce respect de soi et de l’autre. Les personnes que nous accompagnons sont des gens comme tout le monde, et nous pourrions très bien être à leur place si nous avions eu moins de chance ou leur parcours.
Nous ne sommes pas des anges et ces personnes ne sont certainement pas des démons. Il n’y a pas de différence fondamentale entre elles et nous. En gardant cela en tête, on évite de tomber dans l'écueil du sensationnalisme et du misérabilisme.
Certainement que ma formation et ma pratique de psychologue façonnent beaucoup ma façon d’interroger les personnes. Avant l'enregistrement, je demande leur consentement aux personnes que je souhaite interroger. En général on se voit une ou deux fois avant l’enregistrement, parce que ces personnes ne sont pas habituées à parler dans un micro, pour dédramatiser. Lors de l’enregistrement, je laisse une grande place à la personne invitée afin qu’elle puisse prendre le temps de dérouler sa pensée. Certain.es viennent avec une idée très précise de ce qu’il ou elle veut partager et pour d’autres c’est plutôt une discussion qui se construit ensemble.
Pour le montage, on essaye de garder la durée des épisodes à une demie heure environ tout en conservant les reliefs de la discussion. Nous espérons que le plaisir d’échanger ensemble et le lien de confiance donnent l’impression à nos auditeur.ices d’avoir été au café avec nous !
Tous les enregistrements durent en moyenne deux heures. Ce que vous entendez est un montage de ce temps d’échange. Pour Catherine, son récit était si riche que je n’ai pas réussi à réduire suffisamment pour en faire un épisode de 30 min… On a donc choisi d’en faire un épisode en deux parties: une partie centrée sur son parcours professionnel et l’autre sur sa posture professionnelle.
Catherine exerce un métier qu’on a tendance à trouver simple, peu exigeant intellectuellement et techniquement, y compris au sein des équipes où certain.es professionnel.les peuvent minimiser la complexité des tâches ou la richesse de leurs regards. D’ailleurs, souvent ces métiers sont sous-traités à des boîtes d’intérim, ce qui ampute les équipes d’une partie absolument essentielle des soins : l’hygiène des corps, des lieux, l’alimentation… C’était peut-être un pied de nez que de laisser plus de temps à l’expertise de Catherine que les autres.
Catherine raconte une partie de son parcours personnel au travers de son long parcours professionnel. Elle raconte les difficultés qu’elle a rencontrées au niveau social et administratif et leurs répercussions sur sa santé physique et psychique. Elle a bénéficié d’un accompagnement social, médical, juridique. Son expérience vécue a façonné son éthique professionnelle.
Nous choisissons de partager avec nos auditeur.ices les témoignages de personnes qui ont marqué mon parcours professionnel. La dynamique de ce podcast est de mettre en lumière la richesse d’expériences, de savoir-faires et des technicités des métiers du médico-social. Nous avons besoin de travailler en équipe et j’apprends énormément de mes collègues.
Les épisodes du podcast me permettent de valoriser et de prolonger ces échanges tout en continuant à m’enrichir à leurs côtés.
La technique ! Je n’avais aucune expérience en termes d’enregistrement, de montage sonore ou d’ingénierie du son. Aux professionnel.les de ces métiers, bravo pour ce que vous faites !
J’ai été particulièrement touchée par les retours de professionnel.les qui disent que ces témoignages leurs permettent de se sentir moins seul.es dans leurs expériences et leurs réflexions. Cela permet de continuer ensemble les discussions et de poursuivre l’enrichissement de nos pratiques.