Un podcast santé pour prendre soin des autres sans se perdre

Un podcast santé pour prendre soin des autres sans se perdre

C'est le jour de gloire de Yassine. Après treize années de formation, il décroche son diplôme de chirurgien urologue. Et pourtant, aucune fierté. Seulement une colère sourde qui remonte à la surface. C'est sur ce paradoxe que s'ouvre « Médecin Malgré Moi », une série narrative qui raconte la métamorphose d'un soignant.

Coincé entre ses idéaux de jeunesse, la violence de l'hôpital public, les attentes de son entourage et ses propres démons, Yassine finit par ouvrir les yeux sur le monde du soin et sa lente déshumanisation. La série raconte la violence hiérarchique et la manière dont elle se reproduit, mais aussi les poches de lumière : l'esprit d'équipe, l'humour, la camaraderie. Et elle pose une question qui nous concerne tous : comment continuer à prendre soin des autres sans se perdre soi-même ?

Nous avons échangé avec Samuel Just et Yassine Belhadj qui ont donné voix à cette histoire.

Médecin Malgré Moi : un podcast santé pour soigner les autres en se préservant

1. Pour commencer simplement : qu'est-ce que « Médecin Malgré Moi », et qui se cache derrière ce projet ?

“Médecin Malgré Moi”, c’est une série audio immersive en quatre épisodes qui propose une expérience inédite : celle de vivre l’intériorité d’un soignant en surchauffe, au plus proche de son intimité. L’auditeur est comme placé dans un coin de la tête du narrateur, ce qui lui permet de vivre intensément les évènement qui parsèment les épisodes, qui eux-mêmes vont déclencher des réflexions intérieures sur plusieurs thèmes propres au monde du soin : la violence hiérarchique à l’hôpital, le mythe du médecin invincible, le surengagement intrinsèque au métier de soignant, l’erreur médicale... Mais aussi sur des sujets plus universels : la pression familiale, la difficulté à accepter de changer de voie, l’épuisement professionnel... 

A partir de là, l’auditeur est amené à plonger dans les souvenirs de Yassine et mieux comprendre progressivement toutes les émotions qui le submergent. 

Ensemble, on a co-écrit et co-réalisé cette série en auto-production, à la force de nos quatre bras. Yassine est aussi la voix principale du podcast. De son côté, Samuel est responsable du montage, de l’habillage sonore et du mixage. On s’est rencontrés tous les deux en école de cinéma, chacun après une reconversion, Yassine depuis la médecine et Samuel depuis le métier d’ingénieur.

2. Le titre est un clin d'œil à Molière, mais ce « malgré moi » dit quelque chose de grave. Qu'avez-vous voulu mettre derrière ces mots ?

Y.B. : C’est Samuel qui a trouvé le nom du podcast et j’ai tout de suite adhéré. Tout est dans le titre, qui pose avant tout la question de la vocation. Il interroge : ai-je toujours été médecin malgré moi, ou bien ai-je fini par le devenir à cause du système de Santé ? Enfin, le “moi” crée tout de suite un lien intime, propre au format de notre podcast, qui est avant tout un récit à la première personne. L’auditeur peut déjà deviner que le podcast va suivre  l’histoire d’un médecin qui va se livrer sans concession à propos de sa crise de vocation de médecin et sur le monde du soin. 

3. Tout commence par une scène très forte : Yassine décroche son diplôme de chirurgien urologue après 13 ans de formation, et au lieu de la fierté, il ne ressent qu'une colère sourde. Pourquoi avoir choisi de démarrer par ce paradoxe-là ?

Dès le début de l’écriture, nous nous étions donnés l’objectif de commencer chaque épisode par une scène forte en émotions, pour mieux capter l’attention de l’auditeur mais aussi pour poser très vite le thème principal de l’épisode. 

Le pilote est l’épisode le plus important d’une série, puisque toutes les fondations y sont posées. Ce moment de colère profonde est un révélateur puissant de la réalité de Yassine au début de l’histoire, en même temps qu’il permet d’évoquer toutes les problématiques qui vont être abordées dans le podcast. De plus, créer dès les premières minutes un contraste entre la joie que devrait ressentir Yassine et la colère qui remonte nous a paru être le point de départ idéal pour incarner un élément essentiel de ce qu’est le métier de soignant : un métier humain, où on dissimule en permanence nos propres émotions… jusqu’à ce qu’elles finissent par exploser.   

4. Question que beaucoup d'auditeurs se poseront : Yassine, c'est qui ? Un personnage, une histoire vraie, la vôtre, un assemblage de plusieurs parcours ?

D’une manière générale, il s’agit d’une histoire vraie, celle du Yassine de la réalité. Tous les souvenirs et les flash-backs sont authentiques, comme celle de la gestion d’un patient en fin de vie seul à 23 ans, interne de première année. Il a fallu beaucoup de temps pour accepter de se livrer en public de manière aussi intime. Les parents et les amis de Yassine sont incarnés par eux-mêmes mais ont dû parfois rejouer certaines scènes pour rendre la narration plus organique. Par contre le récit au présent évoque des évènements qui ont été pour la plupart inspirés de faits réels (la consultation d’annonce d’une maladie grave par exemple) mais qui ont été resserrés pour une narration plus efficace. C’est la part romancée de cette histoire qui joue souvent sur le fil, alternant entre récit documentaire et auto-fiction. 

5. Pourquoi avoir choisi la forme du récit, d'une série narrative, plutôt que l'interview ou le documentaire classique pour raconter tout ça ?

On est partis d’un constat simple : on parle tout le temps de la souffrance des soignants, pourtant il semble que depuis la fin de la pandémie, ce sujet ait fini par lasser : de toute façon, tout le monde souffre, alors pourquoi est-ce qu’on s’intéresserait plus aux soignants ?  On a construit plusieurs versions de l’épisode pilote. Les premières allaient dans une direction purement documentaire, avec des interviews d’experts et une réflexion autour des solutions possibles pour améliorer les choses. On s’est rendus compte que ça ne nous allait pas du tout. Nous qui venions du cinéma, nous voulions faire quelque chose à fort potentiel émotionnel. C’est là qu’on a eu l’idée de ce concept : quoi de mieux qu’un podcast qui invite à plonger dans la tête d’un soignant pour comprendre les enjeux de vie et de mort qui traversent son quotidien ?  Et pour saisir véritablement la violence systémique dans un métier qui se veut l’un des plus humains ?  

6. La série raconte une métamorphose : un soignant qui se croyait solide et utile, et qui découvre que s'endurcir jusqu'à l'inhumanité lui fait perdre le sens même de son métier. Comment avez-vous donné à entendre ce basculement, épisode après épisode ?

Assez vite nous est venue l’idée de faire en sorte que chaque épisode incarne une des grandes étapes du burn-out : engagement, surengagement, acharnement et effondrement. 

En parallèle, sans trop vouloir en révéler, c’est l’armure de soignant, celle du “médecin invincible” qui protège Yassine mais aussi qui l’étouffe, qui l’empêche de savoir qui il est vraiment en dessous et ce qu’il désire réellement. Qui verrouille toute acceptation de sa vulnérabilité. Qui le fait vivre dans le déni du burn-out. Les événements qui surviennent dans le présent de l’histoire vont amener cette armure à progressivement se fissurer pour enfin peut-être permettre à Yassine de respirer.

7. Vous abordez frontalement la violence hiérarchique à l'hôpital, et la façon dont elle se reproduit, de génération en génération de soignants. Était-ce un parti pris difficile à assumer ? Avez-vous craint de déranger ?

Y.B. : En toute sincérité, oui, c’était difficile. Une puissante omerta règne à l’hôpital et c’est compliqué aujourd’hui de parler sans avoir peur de représailles sur sa carrière. Il m’a fallu du temps pour porter ma voix et dénoncer ce qui se joue dans le quotidien de centaines de milliers de soignants en France. Du temps pour comprendre que ce projet était en réalité nécessaire. Et enfin du temps pour comprendre que la génération de supérieurs hiérarchiques les plus problématiques est en réalité sur le point de partir à la retraite.

Le timing idéal donc, pour mettre un bon coup de pied dans la fourmilière et ouvrir des portes de réflexion à ceux qui reprendront leurs postes, pour ne pas que le cycle se perpétue. 

8. Vous tenez aussi à raconter les « poches de lumière » : l'esprit d'équipe, l'humour, la camaraderie. Pourquoi était-ce important de ne pas faire une série uniquement sombre ?

Nous voulions créer une série qui soit à l’image de ce qu’était le métier de soignant. Si il n’y avait pas ces poches de lumière, plus personne ne ferait ce boulot ! 

Pendant l’écriture, on s’est attachés à parler de ce qui était beau dans ce métier car il y a une réelle beauté, une réelle poésie au quotidien. C’est forcément plus compliqué à voir quand on travaille dans un environnement cerné par la maladie et la mort, éclairés par des néons blafards dans un hôpital qui pousse à la rentabilité. Ça l’est encore plus quand on est en plein burn-out. 

La série est ponctuée d’humour malicieux (comme nous) et de moments plus légers, qui permettent des respirations. Des moments de reconnexion à la nature par exemple. Des métaphores parfois absurdes. On ne voulait surtout pas raconter une histoire plombante. 

9. La série pose une question simple et immense : comment continuer à prendre soin des autres sans se perdre soi-même ? Au terme de ce travail, est-ce que vous avez, vous, commencé à y répondre ?

Y.B. : Évidemment, cela commence par prendre soin de soi avant tout. J’ai entendu cette phrase des centaines de fois pendant tout mon parcours sans réellement comprendre ce que ça voulait dire. 

Écrire cette série m’a permis d’y trouver une réponse. Prendre soin de soi, ça veut dire tout d’abord faire un profond travail d’introspection. Plonger profondément en soi-même, pour mieux se comprendre. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je ne veux surtout pas ? Qu’est ce que je fais uniquement pour faire plaisir ? Ou parce qu’on m’y oblige ? Apprendre ensuite à refuser de faire ces choses. 

Enfin, puisque “l’hôpital n’est plus le lieu du soin” comme dirait la philosophe Céline Lefève, il est aujourd’hui plus que nécessaire de parfois en sortir pour explorer d’autres univers pour nourrir sa pratique de soignant : l’écriture, le cinéma, la philosophie, les cultures alternatives etc. 

10. Comment fabrique-t-on une série aussi intime, qui touche à la santé mentale des soignants et à la déshumanisation du soin ? Qu'est-ce qui a été le plus délicat, à l'écriture comme au micro ?

Y.B. : Le plus délicat a été de se livrer publiquement de manière aussi sincère, sans aucune concession avec moi-même, sans savoir si ce récit allait résonner dans la tête des auditeurs. Mais les retours sans équivoque que nous avons reçus nous ont confirmé qu’on avait touché un point sensible, en abordant les choses sous un angle original. 

11. Y a-t-il une scène, un épisode, qui a été particulièrement difficile à raconter, ou au contraire libérateur ?

Y.B. : Pour moi, le plus difficile à raconter a été la fin de l’épisode 3 dans la boîte de nuit. C’est le moment où je me mets le plus à nu, et c’est même difficile à réécouter. J’en ai des palpitations à chaque fois. Ça révèle vraiment quelque chose de l’ordre du traumatisme qu’est capable de provoquer chez beaucoup cette formation. 

Le plus libérateur à l’inverse a été le début de l’épisode 1, la colère sourde qui remonte et qui se conclut avec rage par un “mais je vous emmerde !”. Ça, ça m’a fait un bien fou. Parce que ça faisait des années que ça me restait coincé en travers de la gorge. 

 

S.J. : En termes de moment libérateur dans la construction de la série, le début de l'épisode 2 en a clairement été un pour moi. Depuis longtemps, nous avions cette idée de ce train lancé à toute vitesse qui ne s'arrête jamais. C’était l’idée d’évoquer cette sensation qu'on peut éprouver pendant les études de médecine : celle d'être emporté par une mécanique qui vous dépasse, où le rythme s'accélère sans cesse. C’est le fait de créer tout cet univers sonore, de construire une véritable scène de cinéma en audio, quelque part entre le film noir et Indiana Jones, qui m'a énormément libéré dans l'écriture du montage et de l'habillage sonore. À partir du moment où nous avons réussi cette scène, je me suis vraiment dit qu'on pouvait aller au bout de toutes les idées qu'on avait en tête.

12. Quels retours recevez-vous, de la part des soignant·es en particulier ? Avez-vous le sentiment que la série leur permet de se sentir moins seul·es ?

On a reçu beaucoup de retours très positifs de soignants qui nous ont fait chaud au coeur ! Et qui nous ont fait comprendre qu’on avait eu raison d’être totalement sincères.  

En toute honnêteté, ça  a été parfois douloureux à lire. Un certain nombre a ressenti le besoin de confier des choses dont ils n’avaient jamais parlé à personne, parce qu’ils pensaient être seuls dans cette situation. C’est bien la preuve que beaucoup de soignants souffrent en silence, à défaut d’avoir quelqu’un à qui parler, ou pire, s’interdisent eux-mêmes de souffrir. 

13. Un message d'auditeur ou d'auditrice que vous gardez précieusement ?

Il y en a deux. D’un soignant, il y a cet ancien camarade de promotion dont je n’avais pas de nouvelles depuis plusieurs années, devenu chef de service des urgences, qui a écouté le premier épisode dans son lit pendant une garde, et qui m’a révélé avoir été bouleversé. Que ça avait remué beaucoup de choses. 

Le deuxième, c’est celui d’un journaliste et producteur de podcast que nous ne connaissions pas et qui a conseillé notre série sur ses réseaux, révélant avoir été “jaloux” de ne pas avoir eu l’idée de choisir cet angle là pour des projets qu’il avait eu plus tôt. Ça y est ! C’était la première reconnaissance de la part de quelqu’un qui sortait de notre cercle de connaissances et qui en plus travaillait dans le milieu.

14. À un·e soignant·e qui voudrait, lui aussi, raconter l'intérieur de son métier, que diriez-vous ?

Être sincère. Même si ça fout les jetons ! On a compris aujourd’hui que c’était la seule manière de toucher réellement.

 

15. Et la suite ? Une deuxième saison, d'autres voix, un prolongement au-delà du podcast ?

Y.B. : Pour l’instant, on a surtout prévu de revenir à nos premières amours : les films. Je me suis remis à l’écriture de série et de long-métrage et Samuel s’est remis à travailler en tant que monteur et, grâce au podcast, travaille sur des projets de sound design sur des courts métrages de fiction. Mais l’idée d’adapter “Médecin Malgré Moi” à l’écran commence à nous titiller !

16. Pour finir : après avoir raconté toute cette histoire, diriez-vous aujourd'hui que Yassine, et peut-être vous, êtes soignant « malgré » vous, ou un peu plus « grâce » à ce chemin ?

Y.B. : Aujourd’hui je crois m’être au moins un peu réconcilié avec mon métier de soignant, que j’envisageais très sérieusement de quitter il y a quelques années. L’écriture et l’expression de mes émotions m'ont servi de thérapie et aujourd’hui, j’aborde le soin avant tout comme une rencontre. Ça m’a permis d’être conscient que ce métier permettait une chose rare : rencontrer toutes les couches de la société, des plus précaires aux plus privilégiées, de découvrir des histoires fascinantes grâce à l’intimité que permet la relation entre un soignant et son patient, qui sont une source infinie d’inspiration.  Et me reconnecter à ce qui m’avait fait choisir de devenir médecin : l’humain. 


Ecoutez le podcast ici :